
Jean Rouch
Formé en génie civil à l’école des ponts et chaussées, Jean Rouch fut amené en 1938 à travailler sur la construction du pont de St Cloud. Il quitta la France occupée en 1941 et partit travailler en Afrique. C’est au Sénégal, qu’un jour, il vit quelques noirs qui travaillaient avec lui à la construction d’un pont exécuter un rituel alors qu’un orage allait éclater. Fasciné, dès son retour à Paris, il se mit à étudier l’anthropologie au musée de l’homme et s’acheta une caméra 16 mm aux puces sur les conseils de son ami Trotti Séchant.
Quelques années plus tard, Jean Rouch qui n’avait pas oublié l’Afrique, pu financer grâce à un passage à l’agence France-Presse une expédition. C’est ainsi qu’en 1946, accompagné de ses amis Pierre Ponty et jean Sauvy, il prit sa caméra sous le bras et partit filmer la descente du Niger en Pirogue, de sa source jusqu’à la mer. Dès son retour à paris, celui-ci découvrit les problèmes liés au montage. En effet, les plans qu’il avait filmés dans la pirogue n’étaient pas raccords. Seuls les plans sur la chasse aux hippopotames filmés lors d’un arrêt purent être montés.
C’est ce document de 30 minutes que visionnèrent André Leroi-Gourhan, Claude Lévi-Strauss et Michel Leiris. Plus tard, il projeta ce film dans un hôtel « le Lorienté », avec un accompagnement musical. C’est alors, que quelqu’un lui présenta Christian Asi, directeur des actualités françaises. Celui-ci, désirait acheter le film et tout prendre en charge du montage aux titres. Rouch qui avait besoin d’argent accepta et « Aux pays des mages noirs » vu le jour. la pellicule 16 mm avait été passée en 35 mm pour des besoins commerciaux. Le film ne durait plus que 10 minutes. On avait rajouté par-ci par-là des images de fauves sorties d’archives, « une musique à la confiture et un commentaire digne du tour de France » pour reprendre les mots exacts de Jean Rouch. Il a néanmoins très bien marché.
Ce jour-là, Rouch était honteux : « Je n’aurais surtout pas voulu montrer ce film à mes amis du musée de l’homme qui avaient vu la version longue ». Le commentaire avait pris le pas sur les images. Rien n’était expliqué, tout était dramatisé… On présentait l’Afrique comme « un empire de préhistoire hanté de fauves et de magie » dans lequel « la vie déroule ses drames quotidiens ». Certaines phrases comme « ces éternels affamés de viande » ou encore « s’empiffrer de viande cru » faisaient des Africains de véritables monstres. Sans parler des scènes de possession « le saliveur bave impossiblement », « La bouche pleine de mousse blanchâtre ».Le commentaire représentait tout ce contre quoi Rouch avait voulu lutter. Mais, à l’époque le besoin d’argent et la proposition de gagner 75% sur les entrées avait eu raison de l’ethnographe.
Il prit cependant une leçon de montage qui lui fût par la suite indispensable dans la pratique du cinéma. En effet, le film avait été monté en commençant par la fin, c’est-à-dire le sacrifice du mouton et finissait par la danse de possession. De ce montage se dégageait une dramaturgie exceptionnelle et c’est ce que retint Jean Rouch lorsque cinq ans plus tard, il réalisa un nouveau film.
Il ne laissa pas pour autant de côté « au pays des mages noirs » et expérimenta à Marseille lors d’une réunion d’anthropologues à la Vieille Charité une nouvelle manière de montrer ce film. Il coupa le son et le commenta en direct. Cette expérience réussie conforta sa vision du documentaire ethnographique. Un commentaire sobre qui explique de façon posée ce que l’on nous montre à l’image sans faire de mystère, qui évite de pilonner la dignité noire et qui fait en sorte de changer le regard que l’homme blanc porte sur l’homme noir afin de ne pas alimenter de thèses racistes. L’image d’une autre Afrique, celle que Jean Rouch souhaite nous faire partager à travers son regard. C’est cela même qu’il nous démontrera avec « les maîtres fous » film ethnographique sur la secte des Haoukas (dieux de la force et de la civilisation) récompensé par le lion d’or de Venise en 1954.
Gaëlle Darchy
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