Christian Boltanski, Expositions ‘APRES’ et ‘MONUMENTA’.

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Boltanski au Grand Palais, Boltanski au MAC/VAL, Boltanski en livre, Boltanski prochain Français présenté à la Biennale de Venise 2011. L’année commence bien pour cet artiste hors du commun qui réussit, à travers deux expositions somptueuses, présentées en écho à Paris (jusqu’au 21 février) et à Vitry (jusqu’au 28 mars), à nous entraîner à faire le grand saut. De la vie à la mort. Et retour.

Thème de prédilection de l’artiste, la mort est une fois de plus abordée frontalement au long des deux expositions ‘Monumenta - Personnes’ et ‘Après’, deux projets concomitants qui trouvent dans cette simultanéité une résonance troublante. En 1969, Christian Boltanski présentait les preuves de sa propre mort avec ‘Reconstitution d’un accident mortel qui ne m’est pas encore arrivé et où j’ai trouvé la mort’. Quarante ans plus tard, plus question de preuves, l’artiste habite les morts qu’il met en scène en leur prêtant sa propre voix. Au MAC/VAL, ses anges de la mort ont beau avoir franchi les frontières de la vie, ils n’ont toujours pas eu de réponses. Une parabole qui pourrait bien caractériser toute son oeuvre, qu’il n’hésite pas, au détour de la conversation, à qualifier d’échec. “Mon art a toujours été un échec, il a toujours été incapable de préserver.” Derrière la boutade, il y a pourtant cette terrible vérité ; toute création, toute génération est vouée à disparaître. Alors, de la présence à l’absence, de la fin de soi à la renaissance des autres, on navigue entre ces deux expositions comme ébloui par les deux faces d’une même pièce qui, si elles peuvent paraître opposées, s’unissent et s’accouplent en une même expérience ; celle de la mort comme partie essentielle de la vie. Peu importe alors par où commence le voyage, les deux expositions ne sont pas des épisodes, mais deux attaques d’un même sujet et poussent le visiteur, chacune à sa manière, de se comporter comme tel.

‘Monumenta - Personnes’ au Grand Palais, vivant parmi les morts…

Derrière le mur de casiers oxydés, l’artiste présente son spectacle des ombres. Des ombres bien particulières, bigarrées, déchues, désolées et figées au sol - déjà effacées. Seuls subsistent les restes, pulls, chemises et tee-shirts, vestiges anonymes d’hommes et de femmes disparus, sans identité. Parqués par sections, ces ensembles muets ne sont que des témoins aléatoires d’existences passées. Et, dans un froid saisissant, maintenu par l’absence volontaire de tout chauffage, le spectateur erre sans but dans ces allées insensées, s’arrêtant au gré des motifs, au gré des couleurs de ces vêtements de fortune, destinés au recyclage, à l’échange après usage… Communauté de destin qu’ils partagent, gisant là sans motif apparent, sans une once de disposition esthétique, sinon la mise en place scrupuleuse dans un même sens. A l’image de la vie, de ses rencontres aléatoires et de sa tension, invariable, inexorablement tournée vers sa propre fin.

A l’autre bout de la nef, finies les allées rectilignes et l’alignement minutieux des reliques. Une montagne de tissu s’élève vers le ciel, percée d’un cratère que creuse sans relâche une pince géante. C’est donc au tour de la machine de se voir attribuer le rôle de Sisyphe, s’évertuant à ramasser, pour les relâcher ensuite, ces vêtements laissés à l’abandon. Entre doigt de Dieu choisissant ses proies au hasard et pince de fête foraine, la grue plonge sa griffe dans cet amas de souvenirs, rythmant de sa respiration infernale ce parcours hors norme, oscillant entre nature organique (vie disparue, tissus mélangés, battements de coeurs continus) et délire industriel (allées dégagées, discipline stricte et hurlements de câbles). Saisissant, tant par le froid glacial qui y règne que par cette terrible atmosphère de coeur palpitant, dont les battements, en fond sonore obsédant, sont diffusés par des dizaines de haut-parleurs, l’exposition assomme d’emblée, aidée en cela par le vertige d’une architecture semblant vibrer au rythme des pulsions de toutes ces machines. Ainsi, en y faisant cohabiter, au travers de tous ces vêtements, la mort, ‘Personnes’ nous jette droit dans le poumon vibrant d’une machine effrayante, la vie.

‘Après’ au MAC/VAL, comment vivre sa mort

Documents d’archives et silhouettes évanescentes sur un rideau de lumière, la dernière avant le grand soir. Rideau. Grand noir. Et ce souffle sourd, mécanique, qui vient buter contre les parois sombres d’un espace inconnu… Une fois de plus, Christian Boltanski nous jette dans la gueule du loup. Ici c’est “l’après”, après vie, après coup, voguant parmi les morts, sans histoires mais toujours sans réponses. Dans l’obscurité, les silhouettes de fortune questionnent le visiteur, voyageur égaré dans ce purgatoire inquiétant. Un socle de bois, deux tubes phosphorescents figurant bras et buste, un manteau ; les habitants du lieu répètent en boucle une même question. Triviale, concrète, directe et concise, chacune ouvre la voie à une possibilité de la mort, de notre propre mort. Ce thème récurrent trouve ici une résonance particulière ; toutes les traces de la mort des autres sont effacées. Celui qui s’apprête à mourir, ici, c’est justement celui qui vit, celui qui voit, confronté à ces questions si évidentes à propos de la mort qu’elles en disent toute l’absurdité. Celui qui s’apprête à mourir, c’est nous…

Il faut entendre, parmi ces petites phrases, celle qui demande, enjouée et naïve : “Dis-moi, as-tu chié sous toi ?” Comment en effet comprendre autrement la mort qu’en lui demandant ce qu’elle a de plus concret, ce qu’elle a de plus “vivable”… “La mort fait partie de la vie” commente l’artiste à propos de cette oeuvre ; mais c’est justement dans cette rencontre impossible de sa propre mort que se joue l’ambiguïté d’une telle installation. Sans artifices, sans préciosité, Christian Boltanski crée une “anti-vanité”, où la mort, omniprésente, n’est jamais représentée, simplement réfléchie par l’imaginaire de celui qui s’y confronte. Ambitieuse, prenante et plus subtile qu’elle n’y paraît, l’exposition du MAC/VAL produit son lot d’émotions et s’impose comme une pièce de maître qui parvient à faire ressentir, dans toute cette bizarrerie un peu vide, un peu déstabilisante, la sensation d’avoir presque accès à cette “expérience interdite” : rencontrer sa propre mort, et s’en souvenir.

A la vie à la mort
Il fait froid, il fait noir, c’est la magie de la mémoire. Comme une comptine se dégage de ce périple aussi envoûtant qu’effrayant… Il faut savoir regarder l’oeuvre de Boltanski avec la naïveté qu’elle appelle, ce sentiment de devoir se plonger tout entier dans un monde qui nous dépasse, un monde qui fait de la question existentielle une expérience immédiate, pleine et entière. Loin de tomber dans le piège du gigantisme que l’on aurait pu attendre d’une telle entreprise, Boltanski parvient à renouveler son propos en offrant un grand moment de réflexion et de questionnement, un miroir de la vie placé sur cette frontière qui la sépare de sa fin que Boltanski, comme tous les plus grands artistes, parvient à rendre un peu plus ténue.

Source : evene.fr

One Response to “Christian Boltanski, Expositions ‘APRES’ et ‘MONUMENTA’.”

  1. Julien Tatham a dit :

    oui je suis d’accord : un plongeon…
    C’est ce qui m’est arrivé en rentrant dans le grand palais.
    Je n’arrivais plus à quitter les lieux… envie de s’y noyer :)

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