La nature est mathématique : lignes, points, plans. Et le corps n’échappe pas à cette implacable grille révélant la structure abstraite derrière les apparences sensibles. Simplifier, réduire à l’essentiel, à l’élémentaire, tel est bien l’enjeu de l’abstraction… Et de la danse, telle qu’elle est présentée dans sa relation aux arts plastiques à l’exposition « Danser sa vie » du Centre Pompidou.
Toutes les avant-gardes, en particulier De Stijl et le Bauhaus, se sont emparées de la danse, fascinées par le corps en mouvement, par ses couleurs, ses lignes, son dynamisme et ses rythmes. Ce corps géométrisé, élémentarisé, mécanisé et stylisé, a été aussi au cœur des recherches de Rudolf von Laban, danseur, dessinateur et fondateur de la choreutique (une notation de mouvement construite autour de l’espace, du temps, du poids et de la force). Sa figure de l’icosaèdre, volume à facettes enserrant toutes les possibilités de mouvement du corps, a été une influence majeure pour un danseur comme William Forsythe, de même qu’elle trouve des échos dans les recherches d’Olafur Eliasson, qui a réalisé « Movement microscope » à l’occasion de l’exposition « Danser sa vie ».
Le mouvement engagé par le corps humain est pour Rudolf von Laban une architecture vivante, traçant des formes dans l’espace. Sa figure de l’Icosaèdre, plaçant le corps humain au cœur d’un ordre universel supérieur, nous a rappelé d’autres recherches : le Pentagone étudié par Giordano Bruno au XVIe siècle, qui représente symboliquement les cinq extrémités du corps humain (la tête, les bras et les jambes), ou l’Homme de Vitruve, dessiné en 1492 par Léonard de Vinci pour illustrer l’équilibre des proportions du corps humain selon le nombre d’or. Cet équilibre, quasi parfait, qui inscrit dans un cercle un homme bras et jambes écartées, illustre l’harmonie qui régit l’univers et la correspondance entre microcosme et macrocosme.
Plus récemment, en 1943, Le Corbusier crée le Modulor, mot-valise composé sur « module » et « nombre d’or ». Silhouette humaine standardisée servant à concevoir la structure et la taille des unités d’habitation comme la Cité radieuse de Marseille, le Modulor devait permettre, selon l’architecte, un confort maximal dans les relations entre l’homme et son espace vital. Mais le module n’échappe-t-il pas à la particularité de l’individu ? Derrière tout ordre universel ne se cache-t-il pas l’accident ? Et si l’homme est mesure de toute chose, comme nous l’enseigne Protagoras, qui donne la mesure ?
« Danser sa vie », jusqu’au 2 avril 2012, Centre Georges Pompidou
Illustration : Le pentagone de Giordano Bruno, L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci, L’icosaèdre de Rudolf von Laban, Le Modulor de Le Corbusier.